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Vendredi 20 juin 2008 5 20 /06 /2008 08:49
Hommage à Louise Claessens

Notre administrateur Simon-Pierre Nothomb, fervent défenseur des langues endogènes et âme de cette académie, a rendu un vibrant hommage à feu Louise Claessens, co-fondatrice et présidente de l’ADIPB, qui a consacré la totalité de ses années de retraite à la survie du parler bruxellois.
Voici le texte intégral de cet hommage :

LOUISE CLAESSENS : Louise Starck car on ne peut la dissocier d'Oscar son mari
Voilà un couple dont la vie, vue avec le recul d’aujourd’hui, tient du chef-d’œuvre, hors de toute banalité. Car il s’agit d’un équilibre subtil entre une débordante joie de vivre et la passion, devenue exclusive et même dévorante, choisie et vécue ensemble pour Bruxelles, les Bruxellois et leur parler savoureux et impertinent.
Voilà près de vingt ans que nous nous connaissons tous les trois. Quelque mois de collaboration intense pour la mise sur pied de l’Académie, puis une longue amitié dont les chemins divergents n’ont pas entamé la fidélité ni l’admiration.


Une telle réussite a sa part de secret et sa part de chance. Le premier secret de Louise, qui n’en est plus un pour ses proches, c’est sa famille, à commencer par Oscar et qui se continue dans leurs enfants. Impossible de savoir qui menait l’autre tant leur connivence était faite d’admiration mutuelle et d’autodérision vis-à-vis des tiers. C’est un ménage modèle dont le rayonnement continue puisque Oscar en assure désormais parmi nous, le secrétariat perpétuel.
La deuxième clé, c’est leur insatiable curiosité des gens et des choses, et des mots qui les définissent. Les linguistes sont des aventureux qui cherchent à saisir le vif-argent des mots, les tournures de phrase qui surprennent, les répliques qui mouchent les malappris, ceux qui osent croire que le Bruxellois n’est pas une langue civilisée.
Oscar et Louise furent l’un pour l’autre des metteurs en scène truculents, des acteurs plus vrais que nature, des joailliers de dialogues de la vie quotidienne, Quelle belle façon de faire œuvre utile quand on rit en travaillant, et quelle chance pour nous de nous avoir permis, grâce à leur revue périodique, de partager ce bonheur avec eux. Il y avait d’autres piliers à cette sagesse de la curiosité. C’est l’érudition effervescente qui en résulte, mais aussi le sens de l’organisation, le goût du travail bien fait, et l’écoute attentive des conseils quitte, pour Louise, de n’en faire jamais qu’à sa tête.
Ajoutons-y la magistrature qu’elle exerçait sur un laboratoire unique au monde, celui de la place du Jeu de Balle. Quand j’ai rencontré les Starck, ils y avaient une boutique d’angle sertie dans la caserne des pompiers. On y trouvait des livres rares, des curiosités, des gravures anciennes et juste ce qu’il faut de brol dans les vitrines pour allécher les passants comme moi. Louise Claessens avait été secrétaire du Vieux Marché et donc, en décodait la moindre rumeur, saisissait mieux que tout autre les nuances de ce milieu bigarré, y distinguait les influences improbables, les apports anciens et récents dans la langue de tous les jours, comme celles du bourgonsch l’ancienne langue des voleurs, ou plus récemment le « tov » hébraïque dérivé des synagogues voisines et devenu plus bruxellois que les Bruxellois.
Le marché aux puces, c’est un peu l’alambic de l’identité bruxelloise. Et l’identité bruxelloise c’est aussi d’être pertinent et impertinent quand on parle de l’Europe.
Jacques Delors ne s’y est pas trompé en acceptant d’emblée l’invitation de Louise Claessens de devenir le premier membre Honoris Causa de l’Académie du Parler Bruxellois. Autour d’une dégustation fraternelle de gueuze et de carrioles, il a ainsi avalisé dans le cœur des Bruxellois l’allégeance et la fierté européenne de leur ville. Ce sont d’ailleurs des Européens convaincus qui se sont penchés les premiers sur le berceau de l’Académie. En tous cas un roi mage en la personne de Meno Palacci, grand promoteur immobilier bruxellois, qui a généreusement financé les premiers pas de cette institution y compris une étude universitaire sur les langues endogènes.
Et aussi trois jeunes femmes et qui le sont toujours. Tefta personnage étrange, fulgurant, Albanaise du Kosovar, journaliste stagiaire qui en quinze jours a réussi, avec la complicité active de Andrée Longcheval à réunir ici, dans cette maison même, une première assemblée des érudits bruxellois sous l’égide fraternelle de José Géal grand maître de ces lieux. Véronique Maes, originaire de Courtrai où se parle le patois flamand le plus hermétique qui soit, toute jeune licenciée en communication a pu aider un peu Louise à organiser matériellement l’Académie et la faire connaître là où il le fallait. Et enfin moi, venant des confins ardennais. Évidemment vous êtes trop polis pour me demander ce que je fiche ici. Eh bien d’abord pour témoigner avec Véronique que la Belgique toute entière participe au projet linguistique bruxellois. Mettons qu’à côté de Meno Palacci, nous sommes les deux autres petits manneken. Ou le bœuf et l’âne si vous préférez.
Et puis parce que moi aussi j’ai une langue maternelle à défendre depuis l’école primaire. le patois de Habay-la-Neuve. En voici un exemple : «El cafa n’em co fâ a Hâbâ ? Oye il est fâ mais n’em pout gueuille ! »
Dans le village voisin, la devise est «mir wolle bleive was mi sind !» Et ici selon TINTIN : «Here ben ek, here blyff ek.» Trois affirmations qui se ressemblent : si tu m’aimes pas, tant pis pour toi. Et j’ai appris mes premiers mots de bruxellois, en 1943, rue des Radis, en allant acheter du beurre pour le gâteau de mariage de ma sœur. Un acte d’héroïsme !
Pour conclure je voudrais vous annoncer une grande nouvelle. On dit à Bruxelles que si deux personnes se rencontrent elles forment aussitôt une société, une chochetei. Quand une troisième arrive, il y a immédiatement une dissidence.
Eh bien ce n’est plus vrai, du moins au féminin. Car pour réussir ce retour au bercail, comme l’a si bien dit et écrit Andrée Longcheval, conservatrice de la maison de Toone, dans le Petit Toone Illustré, il a fallu rapprocher des caractères bien tranchés, démonter des vieilles préventions, oublier de vieilles dettes. Elle a trouvé en la fille de Louise Claessens, Viviane Starck, une interlocutrice qui positive, avance, crée le mouvement autour d’elle et y met du cœur. Les langues meurent quand le cœur leur vient à manquer. Je me permettrai donc de citer enfin une phrase de son adieu à sa mère Louise Starck Claessens :
SI VOUS RENCONTREZ UN JOUR UNE FLEUR, UN ARBRE, UNE OMBRE, UN EXTRATERRESTRE QUI VOUS PARLE EN BRUXELLOIS, DITES-VOUS BIEN QU’ILS ONT RENCONTRE LOUISE… ELLE N’EST PAS LOIN, JUSTE DE L’AUTRE COTE DU CHEMIN et nous sourit à tous...

                                                                                                                                            Simon-Pierre Nothomb
Par Viviane Starck - Publié dans : Bruxelles
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