Parlons de la délicate clôture en fer forgé, variée à souhait, qui entoure le square du Petit Sablon. Elle fut exécutée à l’imitation de celle qui entourait les Bailles de l'ancien palais des ducs au Coudenberg.
De distance en distance s'élèvent des colonnettes de style gothique, toutes différentes. Elles supportent les grilles et sont ornées délégantes statuettes en bronze, personnifiant les corporations professionnelles de Bruxelles.
Quel était le rôle de ces corporations et comment sont-elles nées ?
Au moyen âge, au cours de l'organisation de la ville, les artisans exerçant un même métier se sont groupés : les tisserands en laine dans la paroisse de la Chapelle ainsi que les drapiers ; les foulons à proximité de la Senne dans un terrain nouvellement asséché, d'où le nom de la rue Terre-Neuve et rue des Foulons ; les teinturiers et les tanneurs dans le quartier de la blanchisserie, d'où la rue des Tanneurs.
Au centre de la ville se groupent les petites industries exigeant moins d'espace. Quelques rues nous rappellent encore cette époque : la rue d'Or, jusqu'il y a fort peu de temps ; la Petite rue de l'Orfèvre ; la rue des Eperonniers ; la rue des Fripiers ; la rue des Chapeliers ; la rue de la Colline ; où s'était établi un groupe de ceinturonniers.
Ce rassemblement de producteurs en un endroit déterminé peut être considéré comme le premier pas vers la réunion en un seul et même corps de tous les artisans d'une même profession. La vie en commun suscite la solidarité ; spontanément l'esprit d'association s'éveille. La base des futurs Métiers est jetée, Métiers qui vont se répartir en Membres ou Nations. C'est ainsi que toutes les forces productives furent réparties en neuf Corps ou Nations sous la direction de neuf doyens. Chaque Nation était placée sous l'invocation d'un saint. Les Nations étaient parfaitement équilibrées entre elles pour éviter tout désaccord.
Le Métier bruxellois va rencontrer deux ennemis redoutables : La Gilde et le Magistrat. En réalité, ceux-ci n'en forment qu'un seul, puisque ce sont les mêmes personnes qui remplissent les fonctions d'échevin à l'Hôtel de Ville et de chef de la Gilde à la Halle-aux-Draps. La Gilde avait le monopole de la fabrication des draps et maintenait sous sa dépendance tous les artisans qui en vivaient, comme les tondeurs, les foulons, les tisserands, etc. Elle n'admettait en son sein que des praticiens, excluant tout travailleur manuel ; elle exigeait un droit d'entrée élevé et réprimait même les émeutes populaires.
Les premiers qui se révolteront seront ceux sur qui pèse le plus lourdement la tyrannie de la Gilde, les plus misérables de tous : les tisserands et les foulons ; cette révolte sera immédiatement réprimée d'ailleurs.
Mais l'artisan va chercher dans l'association l'expression de sa force et dans l'appel de fonds de quoi la diriger ; on lui défendit lune et l'autre.
Cependant, on lutte en vain contre l'évolution sociale. Avant la constitution légale et définitive des métiers, il existait des groupements économiques volontaires d'artisans, voués à l'exercice dune même profession. Ces associations spontanées étaient juridiquement inexistantes et impuissantes à étendre leur action sur ceux qui entendaient rester en dehors de leurs cadres. Bientôt ces sociétés deviendront les Métiers, et les maîtres leurs jurés ou doyens.
Le premier Métier constitué est celui des monnayeurs qui dépendent directement du Duc et non du Magistrat, suivi bientôt par celui des orfèvres, dont la Maison se trouvait à l'emplacement de la façade des Galeries Saint-Hubert et dont subsiste la devise : Omnibus Omnia.
La Maison des Orfèvres s'appelait en réalité “Le Miroir” ; elle appartenait déjà à ce métier au XVe siècle ; il s'y trouvait une vieille tour que le Magistrat, à la demande des Nations, fit voûter, en 1613, pour y garder les privilèges des métiers, les comptes de la ville et d'autres papiers. Cette maison ayant été détruite lors du bombardement de 1695, les orfèvres la firent reconstruire. À peine était-elle sortie de ses ruines que la Tour du Miroir, qui était restée debout, bien fortement ébranlée, entraînant deux maisons dans sa chute, le 7 novembre 1696 s'écroula. En 1365, les ébénistes et les tonneliers réclament un statut ; ensuite les graissiers et les menuisiers.
Cependant, en 1421, éclate une vaste révolte démocratique ; les patriciens sont chassés ; mais malgré un triomphe éclatant, l'élément démocratique inaugure un système remarquable d'équilibre politique qui restera en vigueur jusqu'à la révolution française.
Les fonctions publiques seront dorénavant partagées entre les Nations et les Lignages, issus des neuf grandes familles patriciennes.
Dès le jour où le parti démocratique eut décidé sa répartition en Nations, il devenait impossible aux artisans non syndiqués de rester plus longtemps en dehors de l'association. De volontaire, l'association devint obligatoire dans le courant du XVe siècle.
Dès lors, certaines corporations trop faibles pour supporter seules les charges publiques vont s'entendre avec d'autres ; par exemple, les faiseurs de roues avec les menuisiers.
Quand à la Gilde conservatrice, elle va perdre peu à peu de son autorité et tomber sous l'ingérence du Magistrat qui est devenu indépendant. Elle gardera cependant encore le droit de contrôler la gestion des métiers qui primitivement en faisaient partie : les tisserands, foulons, tondeurs, chapeliers, chaussetiers, brodeurs et tapissiers.
La corporation se chargeait de l'éducation professionnelle de ses futurs adeptes. Elle les prenait au sortir de l'enfance et après leur avoir donné les connaissances nécessaires, les élevait à la maîtrise pour autant qu'ils fussent capables de payer les droits élevés que cela exigeait. L'apprenti pauvre devenait compagnon.
Les droits à la maîtrise devenaient de plus en plus élevés et les fils de maîtres en étaient exemptés. La corporation se transforma ainsi progressivement en une oligarchie industrielle aristocratique.
Mais les droits devenant de plus en plus importants, les artisans vont préférer apprendre leur métier à l'étranger et l'exercer là où les charges sont moins lourdes, notamment dans le plat pays environnant la ville. Le producteur se tourne résolument vers la libre industrie et les cadres corporatifs se vident peu à peu.
Au XVIIIe siècle, les corporations, épuisées financièrement par la reconstruction de leurs Maisons de réunions Grand-Place (détruites par le bombardement de Villeroy, en 1695), jettent au Magistrat un cri suprême de détresse.
On découpla les droits d'admission mais on n'atteignit plus que quelques rares personnes, victimes d'une institution surannée.
Les corporations, quoique n'ayant aucun pouvoir législatif, édictaient un nombre de plus en plus considérable de règlements au fur et à mesure de leur décadence. Le travail commençait et se terminait au son de la cloche. Les jurés faisaient des visites à domicile pour voir si les prescriptions étaient observées. Le salaire était fixé, et sous peine d'amende, on ne pouvait payer un salaire supérieur. Le nombre d'apprentis était également bien déterminé et la matière première distribuée de façon égale entre les maîtres pour maintenir entre eux un équilibre harmonieux. Les jurés examinaient les objets fabriqués, même les œuvres d'art. Si l'œuvre n'était pas conforme aux normes, elle était détruite.
De plus, les membres étaient tenus d'assister aux réunions, aux processions, aux messes solennelles en l'honneur du Saint Patron, aux enterrements de leurs confrères.
Toutes ces obligations revenaient fort cher en raison du manque à gagner, la nécessité d'avoir des gants blancs, de fournir des cierges, etc. Aussi, malgré les amendes, de plus en plus lourdes, l'absentéisme devint de plus en plus important.
Ceux qui voulaient évoluer dans leur technique, travailler sans contrainte et faire fructifier leur capital, devaient soit frauder, soit avoir recours à la production dans la liberté.
D'autre part, pour tenter de résoudre le problème du paupérisme urbain les artisans fondèrent aussi une Société de secours mutuels. La caisse des pauvres était destinée à subvenir aux besoins de ceux d'entre eux que la maladie ou quelque autre circonstance obligeraient à cesser le travail. Au début, la confrérie des pauvres fut purement volontaire, puis solennellement instituée. Elle décréta la charité obligatoire et contraignit les ouvriers à l'affiliation grâce à un système pénal et éventuellement à la saisie des biens. Pour maintenir légalité, les riches aussi bien que les pauvres, devaient s'affilier et en cas de maladie devaient accepter la visite des maîtres et leur aumône.
Tous les artisans étaient loin d'apprécier, d’une égale manière, les avantages de la confrérie. On accordait en général un subside hebdomadaire égal à la cotisation annuelle ou inférieure d'un tiers.
Si au début la confrérie était le soutien des pauvres, dans la suite, entre les mains des compagnons, elle devint politique et servit d'instrument de lutte contre les maîtres qui s'étaient peu à peu retirés de sa gestion. Les grévistes y trouvèrent un précieux secours et ceux qui étaient obligés de quitter leur cité, de quoi payer les frais de voyage.
Extrait d’un article de Maurice-Alfred Duwaert “En flânant dans les rues d'un vieux quartier”, paru dans le Folklore Brabançon N° 140 de décembre 1958.
Et “Histoire de la Ville de Bruxelles” par Henne A. 1845, T. III, pp.125-126.
Louise STARCK-CLAESSENS, présidente de l'Académie pour la Défense et l'Illustration du Parler Bruxellois (ADIPB)
Commentaires