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Vendredi 4 novembre 2005 5 04 /11 /Nov /2005 00:00
HISTOIRE DE MANNEKEN-PIS

ou l’histoire du plus petit bourgeois de Bruxelles

Le plus petit et le plus grand des bourgeois bruxellois, le plus modeste et le plus honoré, le plus pauvre, car il est toujours nu, et le plus riche en habits, est sans conteste “Menneke-Pis” ou “Manneken-Pis”, qui symbolise la personnalité des Bruxellois depuis des temps lointains de la ville de Bruxelles, et ce depuis la Ière enceinte.
Ce petit bonhomme de bronze, décorant une ancienne fontaine située au coin de la rue de l’Étuve et de la rue du Chêne, est connu dans le monde entier, et amène régulièrement les touristes et visiteurs de notre belle capitale.
Visiter la Belgique et ses villes contenant des édifices datant des siècles passés, visiter la capitale de la Belgique et sa Grand-Place où les anciennes maisons des corporations éclatent encore par leur splendeur, et ce sans aller saluer Manneke-Pis, serait sans aucun doute une frustration culturelle.
Mais d’où vient ce terme de Manneke-Pis ?
En dialecte bruxellois, il désigne l’enfant qui se soulage en urinant au vu des passants, ce qui n’est pas choquant, mais naturel, l’enfant ne pouvant retenir comme les adultes un besoin pressant.
Les touristes et visiteurs de notre capitale s’imaginent à chaque fois qu’avec Manneke-Pis ils vont voir un homme se soulageant. Aussi, certains s'en vont dépités, et d'autres s'imaginent que la statuette a été inaugurée pour témoigner de l'esprit frondeur des Bruxellois.
Il en est tout autrement, la statuette a été placée à l'origine pour témoigner de l'innocence du geste de l'enfant à se soulager d'un besoin naturel et ce sans équivoque provoquant la pudeur de certains personnages.
Nos aïeux nous racontaient diverses légendes.
D'après les chroniques bruxelloises, la statuette existait déjà en 1452, on l'appelait “Julaensken borre” ou “Fontaine de Petit Julien” ou “Manneken-Pist  ou “Menneke-Pis” suivant l'ancienne orthographe des chroniques.
En 1668, elle est définitivement dénommée “Manneken-Pist” ou “Menneken-Pis”, et elle était en pierre bleue. Le 13 août 1619, un grand sculpteur bruxellois, Jérôme Duquesnoy fut chargé par les bourgeois de la couler en bronze.
Il reçut pour ce travail, à cette époque, la somme de cinquante florins du Rhin.
Le 16 décembre 1619, le tailleur de pierre, Daniel Raessens ou Claessens, entreprit de fournir pour cette fontaine un pilier de six pieds de haut, une cuvette longue de 6 pieds, large de 4 et haute de 3, et une autre cuvette longue de 4 pieds, large de 2 et haute d'un pied et demi, pour la somme de cent quatre-vingts florins du Rhin.
En 1770, on substitua au piédestal une niche en pierre bleue qui avait été destinée auparavant à la fontaine du marché de la Chapelle.
Menneke-Pis ou Manneken-Pis connut bien des jours de bonheur et d'autres jours de grande tristesse.
En 1695, lors du bombardement de la ville de Bruxelles par Villeroy commandant les troupes du Roi Soleil, Louis XIV, les Bruxellois eux-mêmes avaient enlevé à temps leur protégé de son piédestal afin de le mettre à labri des boulets français.
La statuette fut remise en place le 19 août 1695 au milieu de la joie de la populace qui la porta en triomphe, et l'on inscrivit au-dessus d'elle des vers latins dont voici la traduction :
“Il m’a posé sur une pierre et maintenant il élève ma tête au-dessus de mes ennemis”

Le 1er mai 1698, l'électeur de Bavière Maximilien-Emmanuel, gouverneur général des Pays-Bas offrit une fête aux arquebusiers.
Il abattit l'oiseau placé sur la Grosse-Tour, au sixième coup. Ce fait lui valut, selon l'usage, d'être proclamé “Roi du serment”.
A cette occasion, Maximilien-Emmanuel fit don à tous les confrères d'un costume de drap bleu de Bavière et il n'oublia pas le plus petit bourgeois de Bruxelles.
En 1745, les Anglais enlevèrent et emportèrent Manneken-Pis jusqu'à Grammont.
Des habitants de la ville parvinrent à dérober la statuette aux ennemis et la rendirent aux Bruxellois après l’avoir exposée sur la Grand-Place de Grammont où l'on a pu admirer une copie.
En 1747, sous le règne de Louis XV, les Bruxellois supportaient mal la domination française, ils souffraient de voir leurs usages, coutumes et libertés peu respectés.
Un jour, quelques soldats de la troupe royale enlevèrent la statuette, mais trouvant celle-ci encombrante, ils l'abandonnèrent à la porte d'un cabaret, au coin de la Petite-Ile, où on l'y retrouva.
Peu après, Manneken-Pis fut insulté par des grenadiers français, trouvant son attitude indécente.
C'en était trop, le peuple se révolta et il s’en fallut de peu que le sang ne coulât.
Louis XV layant appris fit châtier sévèrement les auteurs du méfait, et afin de détruire la mauvaise impression produite par les Français, il offrit à Manneken-Pis un riche costume, un chapeau à plumet et une épée, et lui conféra une noblesse personnelle, en le créant “Chevalier de l'Ordre de Saint-Louis”.
Cette nomination obligea les troupes à lui faire le salut militaire.
La statuette fut encore enlevée dans la nuit du 4 au 5 octobre 1817, par un forçat libéré, dénommé Lucas, qui figura au carcan, le 26 novembre, après que l'on eut retrouvé la statuette qu'on replaça sur son piédestal le 6 décembre 1817.
La Gazette du Vrai Libéral du 7 décembre 1817 écrit ceci :
“Le Manneken-Pie est rentré aujourd'hui 6 décembre 1817 dans ses fonctions. Tous les habitants ont vu avec satisfaction les soins qu'on a pris pour le restaurer. Heureusement, il a reparu à leurs yeux sans aucun de ces vains ornements dont on le charge inutilement aux jours de fête. Ses bienfaits sont plus abondants que jamais : l'eau qu'il distribue est sans doute un nectar, à en juger par l'empressement de la foule qui veut en jouir.”

Et le Journal de la Belgique n° 342, du 7 décembre 1817, écrit ceci :
“Le célèbre Manneken-Pie a été replacé aujourd'hui 6 décembre 1817 dans sa niche, à la grande satisfaction des voisins : il est très bien restauré et posé maintenant sur une tablette de bronze sur laquelle il est vissé.”

Le cabaret situé en face prit l enseigne suivante :
“Au Manneken-Pis retrouvé à la satisfaction générale des concitoyens”
Ce cabaret et son enseigne ont disparu depuis.

Il était de tradition les jours de grande fête à Bruxelles, à l'occasion de l'entrée d'un souverain dans la capitale ou de tout autre événement important que Manneke-Pis, lance dans l'air de l'hydromel ou du vin.
C'était un vrai plaisir de voir le peuple se précipiter vers la fontaine, muni de pots, de cruchons, de bouteilles, de flacons, de pintes et de brocs pour recueillir le précieux breuvage.
En 1890, lors des grandes fêtes qui eurent lieu à Bruxelles, Manneke-Pis modifia sa séculaire coutume. Il offrit pendant deux jours du vin, et ensuite du lambic, la célèbre bière bruxelloise de l'époque. Sa niche était ornée de splendides tentures, et des guirlandes se reflétaient dans des glaces posées aux deux côtés de son emplacement. Manneke-Pis portait à ce moment son costume de gala, le tricorne en tête et l'épée au côté.
Pendant qu'il accomplissait son besoin naturel, deux hommes recueillaient le précieux liquide, et d'autres personnes le distribuaient autour deux.
Telles sont les légendes du plus ancien bourgeois de Bruxelles.
En résumé, un grand sculpteur le coula en bronze.
L'électeur Maximilien-Emmanuel enrichit le premier sa garde-robe, le roi Louis XV l'anoblit et le créa chevalier de Saint-Louis, Napoléon Ier le fit chambellan.
Des poètes l'ont chanté, des bourgeois lui ont constitué des rentes ; même vers 1822, une dame de Bruxelles lui a légué mille florins.
Il possède aujourd'hui 603 habits de gala, et il a eu et a encore en 1999, un valet de chambre ou habilleur attitré.
Ses revenus sont considérables et comme ses goûts sont modestes et qu'il use peu, il finira par posséder une fortune égale à certains rois de la finance.
Il peut se glorifier d'être un vrai Belge, et un grand tolérant, car il a porté l'habit bleu de la Bavière, sous Maximilien-Emmanuel, l'écharpe française sous Louis XV, la cocarde brabançonne en 1790 et le bonnet rouge en 1793 ; il a même été un sans-culotte.
Manneken-Pis a été chambellan de Napoléon Ier, a arboré la cocarde orange en 1815, revêtu la blouse des révolutionnaires en 1830, etc.

Mais ne l'oublions pas, Manneke-Pis est avant tout, un Bruxellois.

Manneke-Pis ne fut pas la seule statuette de Bruxelles que l'on habillait les jours de fête.
Il en fut de même pour celle de Saint-Christophe à qui l'électeur de Bavière donna, en 1698, un riche costume de drap bleu.
Cette tradition s’est perdue et seul notre petit Julien garda ce privilège.
La statuette de Saint-Christophe ornait l'entrée du local du Serment des Arquebusiers, devenu plus tard une auberge située rue des Chartreux, démolie depuis.
C'est à travers le jardin des arquebusiers que l'on perça la rue Saint-Christophe. Remarquons que Saint-Christophe était le patron du Serment des Arquebusiers, et que sa statuette était placée au coin de la rue des Chartreux et de Saint-Christophe.

Rappelons que Maurice Chevalier, en personne, lui a remis une réplique miniature de son costume de scène et lui à dédié une chanson que nous avons le plaisir de vous retranscrire ci-dessous :

1.
Au monde il est un endroit
Où, par le chaud et le froid
Règne un joli petit gars
Généreux, soir et matin
Devant de nombreux témoins
Il déverse tout son bien.

Refrain :
Manneken-Pis, Petit gars de Bruxelles
Manneken-Pis, Mignon porte-bonheur
Manneken-Pis, Arrose les plus belles
Manneken-Pis, Arrose tous les cœurs
Quand il fait : PSS PSS et refait : PSS PSS
En douce, il pousse, gaiement : PSS PSS
Manneken-Pis, Une immense innocence
Sort à plein jet de son petit sifflet.

2.
Les pays peuvent bouger
S'énerver, se provoquer
Lui, ne daigne pas changer
Même dans l'adversité
Il défend la liberté
Et le droit de s'exprimer.
3.
Les gens les plus réputés
Sont venus pour l'admirer
Et lui ont tous présenté
Des costumes chamarrés
Des vestes médaillées
Ça ne l’a pas enrayé.
4.
Il semble tout contempler
Dun œil peu intéressé
Rien ne paraît l'agacer
Tout peut aller à rebours
Oui mais lui - jour après jour -
Il se satisfait toujours.
5.
J'ai la très forte impression
Qu'il aime cette chanson
Et la coule à sa façon
Et j'irai jusqu'à penser
Que pour la recommencer
Il demande à bien bisser.

La chanson de Maurice Chevalier ne fut pas la seule qui fut dédiée à notre petit bourgeois bruxellois ; en effet, Monsieur Cocriamont qui dirige le Trio Chanteclair, groupement wallon spécialisé dans les anciennes chansons avec accompagnement d'orgue de barbarie, retrouva, dans les Archives de l'Hôtel de Ville de Bruxelles, une chanson écrite par un anonyme français, relative au départ des Sans-Culottes de 1793.
Cette chanson exprime la joie de Manneke-Pis et des Bruxellois ; elle fut recueillie et adaptée par Paul Charmery, l'arrangement musical fut de Paul Charmery et de Marcel Scohy. La voici :

1.
Passants, faites-moi compliment !
Je pisse aujourd'hui plus gaiement :
Je suis libre de crainte (bis) !
Les Sans-Culottes sont partis ;
La honte sur leur nom flétri
Est à jamais empreinte ! (bis)
2.
De ma niche, hélas ! tous les jours
J'entendais leurs sales discours,
Et leurs affreux blasphèmes (bis)
“Mettons - disaient-ils - aux abois
Les prêtres, les nobles, les rois !”
Mais ils y sont eux-mêmes ! (bis)

3.
Sous prétexte de liberté,
Sous prétexte d'égalité,
Ils commirent tous crimes (bis).
Aux yeux de leur impiété,
Vol, débauche, inhumanité :
Tout devint légitime (bis) !

4.
Après les outrages qu'à Dieu
Ils firent dans l'auguste lieu
Qui console notre âme (bis).
Dites-moi : dois-je être surpris
Que leur main sur ma tête ait mis
Leur bonnet rouge infâme ? (bis)

5.
Je souffris moins quand leurs aïeux
- Moins corrompus et moins fous queux
Me jetèrent par terre (bis)
Le malheur d'être renversé
Est moindre que d'être affublé
D’un bonnet sanguinaire ! (bis)

6.
Chers bourgeois, qui m'estimez tous
Moi plus ancien bourgeois que vous !
J'applaudis votre gloire ! (bis)
Elle est mienne, et je vous en veux
Si, dans ces moments si joyeux,
Vous refusez d'y boire, vous refusez d'y boire ! (bis)

Texte de Louise Starck Claessens


Par viviane - Publié dans : Bruxelles
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